Bertrand Delcambre : « Pour développer le BIM : donner envie, donner les compétences, installer la confiance »

Le lancement du PTNB (Plan de Transition Numérique dans le Bâtiment) en janvier 2015, à l’initiative de la ministre du Logement, de l’Égalité des territoires et de la Ruralité, a répondu à une demande des professions du bâtiment soucieuses de redynamiser le secteur, explique son président, Bertrand Delcambre. Doté d’un budget de 20 millions d’euros, il est concomitant avec le Pacte (Programme d’Action pour la qualité de la Construction et la Transition Energétique) et le PRDA (Plan Recherche et Développement Amiante). Prévu pour s’achever à la fin de 2017, il a pour mission d’accélérer l’appropriation du numérique par le secteur du bâtiment. Il est le fer de lance du développement du BIM en France. Quels sont les enjeux du PTNB ? Quel est l’état d’avancement du BIM en France ? Quelles sont les perspectives en matière de coût de la construction ? Bertrand Delcambre (*) explique.

 Le Blog d’Intermat : Quel est le lien entre la transition numérique du bâtiment et le BIM ?

Bertrand Delcambre : Le BIM C’est une démarche collaborative qui consiste à rassembler les acteurs d’un projet de construction – voire d’exploitation et de maintenance – autour d’une maquette numérique la plus partagée possible qui contient toutes les informations nécessaires au projet.

Le numérique est déjà dans le secteur du bâtiment. Mais les acteurs en ont une vision lucide : pour tirer le meilleur parti des outils numériques il faut savoir partager l’information qui décrit les constructions.

L.B.I. : Le secteur du bâtiment était en retard ? Sur d’autres secteurs ? Sur l’étranger ?

B.D. : Le bâtiment est toujours un peu suiveur par rapport à l’industrie. Mais il faut dire que le moindre bâtiment est beaucoup plus complexe qu’un avion ou une voiture. Le rapport est de l’ordre de 50 à 1.

Les exemples étrangers sont, comme la comparaison avec l’industrie, l’un des aiguillons que nous avons utilisés. Alors que j’étais au CSTB, nous étions déjà parfaitement au courant de ce qui se passait dans le Monde, à Singapour, en Europe du Nord, aux Etats-Unis, bien sûr. Mais il y a eu un signe particulier. En 2011, les Britanniques, à la recherche d’économies dans la réalisation des bâtiments – ils ont parlé de 20% à 30% – avaient annoncé que le BIM serait obligatoire pour les constructions publiques à partir de 2016.

L.B.I. : Quelles ont été vos priorités ?

B.D. : Premièrement donner envie, deuxièmement donner les compétences, troisièmement installer la confiance.

Pour donner envie, il faut beaucoup de pédagogie. Si l’on y parvient il faut donner les moyens de travailler avec le BIM, ce qui veut dire des outils et des compétences. Et ceci à destination de tous, y compris des TPE et les PME. Les outils, ce sont des logiciels, des applications, des services.

Le dernier axe, c’est installer la confiance. Dans le numérique tout bouge vite, il y a beaucoup d’enjeux de marché. Les professionnels ne veulent pas être l’otage de grands acteurs qui leur proposent des outils et des services, dont ils ne connaissent pas la pérennité. Les bâtiments durent longtemps. Il faut pouvoir retrouver les données qui les concernent dans quinze, vingt ans…

L.B.I. : Quel est l’état des lieux ?

B.D. : Pour mesure les effets de nos actions, nous réalisons des enquêtes, dans la cadre de notre « baromètre du numérique », sur les populations concernées. La dernière (**) montre que 35% des professionnels ont commencé à utiliser le BIM – ce qui ne veut pas dire qu’ils le font tous les jours sur tous les projets. On a progressé de 8 points en un an, date du premier « baromètre ». Ce résultat est à tempérer par populations : la proportion est de 50% dans la maîtrise d’œuvre, et de 20% dans les entreprise – mais davantage dans les entreprises de plus de 50 salariés que dans les petites. Parmi les entreprises, 88 % déclarent ne pas connaitre suffisamment le BIM, et 50% (+ 5 points) déclarent avoir besoin de se former à court terme.

L.B.I. : L’enseignement a un rôle à jouer ?

B.D. :  Essentiel. Du côté de la formation initiale le coup est parti. L’Education Nationale fait un travail remarquable. Les écoles d’architecture, de techniciens, d’ingénieurs ont, petit à petit, mis en place des enseignements.
Mais il y a plus d’un million de salariés dans le bâtiment, qui n’ont pas été préparés. Il faut les faire monter en compétence, afin qu’on n’ait pas à attendre la prochaine génération, qui, elle, aura été formée. Donc, aujourd’hui, la grande question c’est la formation continue. Nous sommes en train de faire un recensement de ce qu’elle propose pour la rendre visible, et la « booster ».

Nous avons des actions avec les architectes et les entreprises pour préciser les référentiels de compétences nécessaires.

Il faut y ajouter la « formation action ». Nous avons lancé le projet ABV (Atelier BIM Virtuel), piloté par l’USH (Union Sociale pour l’Habitat), avec la participation d’une trentaine d’organisations professionnelles.

Il s’agissait de repartir d’une opération récente, une trentaine de logements réalisés à La Rochelle, en lots séparés traditionnels, et de simuler ce qui aurait pu être fait en BIM. Ce projet, qui a mobilisé 130 participants, a montré qu’il était possible d’embarquer des néophytes à côté d’experts. C’est ainsi qu’on gagne du temps.

L.B.I. : Les projets BIM seront-ils moins chers que les projets non BIM ?

B.D. : Je répondrais différemment d’il y a deux ans. Nous fondant sur la littérature et certains échanges, nous avions une vision avec des ordres de grandeur d’économies atteignables.  Quand les Anglais annoncent des économies ils mélangent tout. Il faut tenir compte que l’on n’a pas construit de la même manière, avec la même technique, avec les mêmes matériaux, etc. Aussi, nous avons lancé une étude sur les bénéfices que l’on peut attendre de l’utilisation du BIM. Il en ressort que l’on manque de retours d’expérience suffisamment précis, que les projets sont tous différents les uns des autres, et donc non comparables.  Aujourd’hui on ne sait pas si un jour on saura mesurer les bénéfices qui seront explicitement liés à la mise en place du BIM ! Mais on sait déjà que l’on va travailler de manière beaucoup plus transparente, que l’on évitera pas mal de « loupés » en matière de conception. J’ajoute que, parmi ceux que je rencontre, les professionnels qui ont expérimenté le BIM ne le regrettent pas !

L.B.I. : Peut-on imaginer, pour diffuser le BIM, des obligations légales de l’utiliser ?

B.D. : Il y a eu des annonces un peu rapides, se fondant sur l’exemple britannique.

Il y a deux ans, il y avait une unanimité contre la perspective d’une obligation réglementaire. Nous avons tous choisi la voie de l’incitation. Donnons envie, et comptons sur l’effet « boule de neige ». On a lancé rapidement, avec des financements, des projets de construction neuve en BIM, de rénovation en BIM, et cette année la gestion et l’exploitation en BIM, etc.

Mais les choses évoluent. A présent, une partie de la maîtrise d’ouvrage, notamment dans l’habitat social, se dit : « Comme on est convaincu, on y va ». De même dans l’ingénierie, parmi les gros acteurs. Les uns et les autres seraient favorables à une réglementation. En revanche, les entreprises freinent des quatre fers.

L.B.I. : Quel parti les industriels peuvent-ils tirer du BIM ?

B.D. : Les industriels sont autour de la table du BIM. C’est la possibilité pour eux de mettre en évidence leur offre, directement à la portée du prescripteur. Ceux de la préfabrication des produits en béton sont sans doute parmi ceux qui poussent le plus. Ils ont tout ce qu’il faut pour tirer le meilleur parti du BIM et de de la maquette numérique. Mais il y a en France plus de 7000 enseignes de produits pour le bâtiment, sans compter les réalisations sur-mesure. Ce sera très compliqué de généraliser l’usage de la maquette numérique si l’on n’est pas capable de la nourrir des informations sur les produits de la construction, notamment avec une bibliothèque d’objets BIM numériques de référence, et un langage commun.

L.B.I. : Que peut-on attendre du BIM sur le chantier ?

B.D. : On n’y est pas encore. Nous avons été sensibilisés à l’importance du sujet par EGF-BTP (Syndicat national des Entreprises Générales Françaises
de Bâtiment et de Travaux Publics). Nous avons lancé un appel à projets « Chantiers menés en BIM »   Nous avons reçu une quinzaine de projets qui sont en cours d’instruction. Le comité de pilotage décidera des financements à des opérations pilotes.

(*) Bertrand Delcambre est également président de l’association Qualitel. Il a été président du CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment).

(**) Baromètre du numérique, 14 mars 2017

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