Philippe Lessault : « Léon Grosse se transforme pour réinventer son métier, grâce au numérique »

La « Transformation », c’est le nom donné par Léon Grosse au programme qui devrait lui permettre d’affronter les mutations de la construction avec les meilleures chances. Créé en 1881, à Aix-les-Bains, Léon Grosse, entreprise de second-œuvre, prend, en 1901, la licence du procédé Hennebique de construction en béton armé. C’est une entreprise de BTP, importante qui a su garder son indépendance. A présent elle emploie 2500 personnes, réalise un chiffre d’affaires de 800 millions d’euros, dans le bâtiment, à hauteur de 85%, dont la moitié pour le gros œuvre, mais aussi dans le génie civil, à hauteur de 15%. Philippe Lessault, directeur général adjoint, chargé de l’innovation, explique les enjeux et la démarche de son entreprise. Tous les personnels sont impliqués dans la réflexion, dans la mise au point des process, dans leur application. Le numérique sera partout. Du BIM à la CABIM. De la conception au chantier. De la maquette numérique aux matériels. Du cadre dirigeant au compagnon.

Le Blog d’Intermat : Quel sont les défis qui se présentent à Léon Grosse ?

Phlippe Lessault : Nous progressons en activité, mais nos marges s’amenuisent. Il nous faut créer de la valeur en chiffre d’affaires, en même temps que nous diminuons nos débours. Ceci au moyen d’une démarche, que nous avons nommé la « Transformation », portée par notre président. Il faut que Léon Grosse devienne une entreprise globale, libre de réinventer son métier. Léon Grosse doit intervenir sur un segment beaucoup plus large de la chaîne de valeur. Notre entreprise doit aussi développer ses capacités à innover, à réinventer sa façon de travailler, et se remettre en question perpétuellement. Enfin elle doit acquérir de nouveaux métiers, se développer sur le territoire national, sortir de ses frontières.

L.B.I. : Comment avez-vous procédé pour définir vos objectifs ?

Ph.L. : A partir d’une consultation de tous nos personnels, nous avons défini des ambitions, des projets, afin de créer une offre simple et fluide, mettant en œuvre un travail collaboratif. Nous avons retenu quatre axes d’actions : « BIM et numérique », « Offre client », « Travail collaboratif », « Production et sécurité ». Ce programme a démarré en 2016 avec des objectifs à l’horizon 2020.

L.B.I. : Vous avez une expérience du BIM ?

Ph.L. : Notre bureau d’études travaille à 100% en BIM depuis un an et demi

Si l’on a des opérations non BIM on répond en BIM, en gros œuvre et en tous corps d’état. Pour aller au-delà nous avons identifié 25 cas d’usage du BIM, et parmi eux nous avons défini des usages prioritaires. Par exemple, à partir d’une maquette numérique, savoir faire des études chiffrées, récupérer des métrés, faire un bouclage d’affaire. Mais aussi aller vers le client, lui apporter des services complémentaires. Nous voulons être 100% BIM en 2020, ne pas le subir, mais l’utiliser pour conquérir, s’imposer.

L.B.I. : Et sur le chantier ?

Ph.L. : Nous nous sommes posé la question : Que peut apporter la maquette numérique à chaque fonction ? Nous sommes partis de l’ouvrier, du conducteur de travaux, du chef de chantier. A présent on a un système absurde : les cols blancs mettent au point le projet sur une maquette en 3D, puis produisent des plans en 2D à partir desquels les compagnons produisent mentalement une image en 3D ! Il faut faire descendre le BIM sur le chantier. Nous allons mettre en œuvre une « cabane à plan numérisée », que nous avons nommée CABIM. Nous la testons et nous allons l’installer sur des chantiers.

L.B.I. : Vous réfléchissez à votre offre client ?

Ph.L. : Nous disposons des outils numériques pour des offres assistées, pour des rédactions de mémoire techniques avec une base commune pour toute l’entreprise. Mais nous voulons des applications ouvertes aux clients. Dans la « Transformation » il y a la volonté de mieux écouter le client. Nous lançons une enquête sur 500 clients, afin de déterminer leur niveau de satisfaction et leurs exigences. Notre idée est d’anticiper leurs besoins, mais plus encore, ceux des clients de nos clients. Une démarche « B to B to C », en quelque sorte. Ainsi nous pourrons apporter à un projet une réponse qui ait une valeur supplémentaire.

L.B.I. : Qu’entendez-vous par travail collaboratif ?

Ph.L. :  Avec la collaboration de tous nos collaborateurs, nous avons réécrit tous les processus de tous les services de l’entreprise. On a réussi à marier complètement les processus et un outil de communication interne, l’intranet, à la disposition de tout le monde. Depuis la phase commerciale jusqu’à la phase SAV. Ce qui est très nouveau c’est que notre intranet est ouvert à tous, y compris aux compagnons. Et ce système se chaînera avec le BIM. Ainsi chacun sur le chantier aura accès à la CABIM, pour consulter la maquette numérique, accéder au processus, au mode opératoire spécifique du projet, mais aussi aux modes opératoires généraux si nécessaire. S’il y a un échafaudage à monter, on pourra accéder à la méthode de montage, ou encore aux règles de mise en place des étaiements. Si l’on doit utiliser des sangles textiles, le moteur de recherche lui communiquera le rythme de vérification. Tout ceci sera accessible depuis la CABIM, mais aussi depuis le smartphone propre de nos collaborateurs.

L.B.I. : Quelle est votre démarche en matière de productivité ?

Ph.L. : Nous avons commencé, l’année dernière, par l’écriture des bonnes pratiques. Depuis le début de cette année nous avons lancé une démarche d’« excellence opérationnelle », qui sera généralisée dans toute l’entreprise en 2018. L’idée est de fluidifier les relations entre les cols bleus et les cols blancs autour d’une problématique de chasse au gaspillage, au temps perdu. Plus de 25% de notre chiffre d’affaires est couvert et plus de 40% de l’entreprise est sensibilisée. Nous impliquons toute la chaîne de production, jusqu’au dernier manager, le chef d’équipe, qui va prendre ses engagements lui-même, se sentira impliqué, et les tiendra. Cette démarche est expérimentée sur une quinzaine d’opérations en Région Parisienne et en Rhône-Alpes. Le premier effet visible est l’amélioration très nette de la maîtrise de nos fins de chantier. Nous envisageons d’utiliser le numérique pour analyser la position de nos collaborateurs, équipés de gilets connectés, et pour identifier les déplacements inutiles.

L.B.I. : La sécurité ?

Ph.L. : La sécurité fait partie de notre programme de « Transformation ». Pour moi la sécurité c’est d’abord la prévention. Nous sommes engagés depuis plusieurs années dans une politique de sensibilisation qui touche au matériel, à la formation. Nous avons déjà divisé par deux notre accidentologie en 4 ans. Mon ambition est de la diviser à nouveau par deux dans les quatre ans. Jusqu’à présent nos compagnons faisaient ce qu’on leur demandait de faire. Maintenant nous leur demandons d’être les acteurs de l’amélioration. On s’arrête une fois par mois un quart d’heure ; on fait le tour du chantier, et on détecte les risques. Et on les traite.

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