Nathanaël Cornet-Philippe : « Le tri est désormais au cœur du métier de démolisseur ; nous faisons partie d’une chaîne dont nous voulons bénéficier »

La démolition, ou déconstruction, est en pleine évolution. Le chiffre d’affaires de la profession en France est de l’ordre d’un milliard d’euros. 150 entreprises, employant 6000 salariés, adhèrent au Sned (Syndicat National des Entreprises de Démolition). S’y ajoutent une cinquantaine de membres correspondants, des fournisseurs, constructeurs de matériels, entreprises et organismes à la périphérie de la profession. Nathanaël Cornet-Philippe, le président du Sned, décrit les métiers de la démolition, très diversifiés, et leur conjoncture. Il souligne le rôle, essentiel et grandissant, des matériels dans les différentes spécialités de cette profession.

Le Blog d’Intermat : Votre profession se concentre-t-elle ?

Nathanaël Cornet-Philippe : Oui, depuis une quinzaine d’années. La démolition est pratiquée par des PME et des entreprises plus importantes qui peuvent employer plus de 200 personnes. Les plus grosses entreprises sont des filiales de groupes. Ces groupes, Colas et Vinci, via Eurovia, mais aussi Vinci Construction, se sont progressivement dotés de structures pour les activités de démolition. EPC, le spécialiste des explosifs industriels, a également créé sa structure. Eiffage est entrée plus récemment dans le métier. Nous estimons que les filiales de groupes engendrent la moitié du chiffre d’affaires de la démolition.

L.B.I. : Quels sont les métiers de la démolition ?

N.C.-P. : Nous distinguons trois grands métiers : la démolition proprement dite, le désamiantage et le carottage-sciage du béton. Et à l’intérieur de ces métiers, des spécialités. Par exemple, en démolition les spécialités peuvent aller de la démolition par implosion ou par vérinage – qu’un nombre limité d’entreprises maîtrisent – à la démolition industrielle, ou encore au curage. La démolition industrielle est une spécialité très technique, impliquant souvent des interventions sur le métal qui nécessitent l’intervention de chalumistes – que peu d’entreprises ont. Le curage consiste à mettre à nu la structure, jusqu’à l’enlèvement des murs non porteurs, préalablement à une démolition totale, avec un tri sélectif, ou avant une réhabilitation lourde. Il se développe bien. Le désamiantage recouvre une grande diversité d’interventions. Il ne fait pourtant l’objet que d’une seule qualification. Nous plaidons pour une double qualification en fonction du degré d’empoussièrement. Enfin le carottage-sciage, très technique aussi, concerne aussi bien le neuf que l’existant.

L.B.I. : Par quelles entreprises ces métiers sont-ils pratiqués ?

N.C.-P. : Les plus grosses entreprises font plus ou moins tout, parfois avec des départements spécialisés, par exemple pour la démolition industrielle. Les autres sont spécialisées. Elles pratiquent les métiers autres que le leur de façon plus ou moins épisodique.

L.B.I. : Quelle est la tendance pour vos différents métiers ?

N.C.-P. : Entre 2013 et 2016 le marché de la démolition a baissé de 14%, le désamiantage a augmenté de 20% et le carottage-sciage a baissé de 5%. En moyenne pondérée notre activité a quasi stagné, à + 0,33%. 2013 a été un point haut, après la chute de 2008. Le désamiantage a continué sa progression, avec un bémol : compte tenu de l’évolution réglementaire, on est passé de moins de 500 entreprises certifiées à plus de 1000. Ce qui a pesé sur les prix. Le carottage-sciage est peu reconnu. C’est la dernière roue du carrosse, et il est un peu pressuré.

L.B.I. : Quelle est le moteur de la demande ? La construction neuve ?

N.C.-P. : Oui et non. On veut démolir quand on veut construire, ou réhabiliter, surtout en milieu urbain. En milieu industriel on peut être amené à démolir des bâtiments dont on n’a plus besoin et qui coûtent de la taxe foncière. Mais pour les industriels ce sont des travaux non indispensables que l’on peut reporter. On observe aussi, pour le logement social, dont les fonds sont constants, que le coût du désamiantage a été pris sur d’autres budgets et donc indirectement sur la démolition. Cependant la conjoncture, avec le redémarrage de la construction, nous semble favorable. De même, les travaux impliqués par le Grand Paris et les Jeux Olympiques de Paris en 2024 nous ouvrent des perspectives.

L.B.I. : Est-il pertinent d’utiliser plutôt le mot déconstruction que démolition ?

N.C.-P. : La démolition a très fortement évolué depuis une vingtaine d’années. Le mot démolition est un terme généraliste. La déconstruction évoque la démolition avec un tri sélectif, qui est devenu la norme. Pour des raisons de protection de l’environnement, mais aussi de sécurité car en pratiquant le tri on cadre beaucoup mieux les opérations. Nous sommes largement au-delà des 70 % de recyclage des déchets du BTP imposés par la loi de Transition énergétique à l’horizon 2020.

L.B.I. : Qui recycle les matériaux issus de vos chantiers ?

N.C.-P. : Des entreprises spécialisées, réunies dans le SRBTP (*), et de la Federec (**), les grandes entreprises qui ont des plateformes de recyclage, des carriers. Le tri est désormais au cœur de notre métier et nous faisons partie d’une chaîne, démolition-tri-recyclage. Nous voulons en bénéficier. Nous avons lancé un outil informatique, « imaterio », qui met en relation des producteurs et des acheteurs de matériaux de démolition. Nous travaillons aussi à un rapprochement avec le SRBTP.

L.B.I. : Quel est le rôle des matériels dans la démolition ?

N.C.-P. :  Il est grandissant. Il faut distinguer les matériels lourds, et les matériels légers. Les premiers sont les pelles hydrauliques, de 20 t à plus de 100 t, de 200 000 € à plus du million d’euros. On les équipe d’outils spécialisés, pour le béton, la ferraille, etc. qui coûtent de 10 000 € à 500 000 €.  L’outil moyen est entre 50 000 € à 100 000 €. Les matériels légers sont des chargeuses, chariots à portée variable, ou encore les camions, mais ceux-ci sont rarement la propriété des démolisseurs.

L.B.I. : Les matériels de démolition évoluent-ils ?

N.C.-P. :  Il y a une dizaine d’années on a assisté à une course à la hauteur pour les bras des pelles. En France on est resté entre 40 et 50 m, mais à l’étranger on est allé presque 100 m. Il n’est pas évident de rentabiliser les très grosses machines, exerçant une pression au sol importante et nécessitant des zones d’évolution à leur mesure. De plus à ces hauteurs les outils doivent être moins lourds et donc moins puissants.

Il y a des alternatives : si le bâtiment à démolir est très élevé, on peut procéder par implosion, par vérinage, ou encore « croquer » les parties hautes avec des pelles plus petites travaillant en altitude.

Les outils évoluent de leur côté. Dans le sens d’un poids moindre à puissance égale, ou d’une plus grande puissance pour le même poids.

L.B.I. : Travaillez-vous avec les constructeurs de matériels ?

N.C.-P. :  Nous avons de très longue date une commission spécialisée dans les machines et les outils qui travaille avec les constructeurs. Nous avons aussi une convention permanente avec le Cisma (***) pour cadrer les travaux de notre commission. C’est aussi pourquoi nous allons animer le Village Démolition & Recyclage à Intermat 2018.
Il y a encore des progrès à faire en matière d’émissions de poussières et de dispositifs pour les limiter, de bruit, et d’émissions de CO2. Ces émissions polluantes concernent particulièrement les petits engins appelés à travailler à l’intérieur des édifices à démolir.

L.B.I. : Les démolisseurs sont intéressés par les matériels électriques ?

N.C.-P. :  Oui. Nous utilisons déjà des matériels électriques filoguidés ou radioguidés, pour des raisons de sécurité, par exemple quand on travaille près d’une trémie. Mais aussi pour diminuer la pénibilité du travail et les TMS. Ils peuvent se substituer à de lourds outils à main. Enfin pour éloigner les travailleurs des émissions de poussière, notamment en curage et en désamiantage. On peut imaginer que les batteries gagnent en autonomie et que les matériels électriques se développent.

L.B.I. : La démolition ira-t-elle vers l’automatisation et la robotisation ?

N.C.-P. :  Probablement, mais nous ne sommes pas dans des tâches récurrentes et chaque chantier offre des situations différentes, ce qui rend l’automatisation complexe. Nous sommes partenaires du PRDA (****) dont l’objectif est de stimuler l’innovation en matière de techniques de désamiantage. Tout le monde rêve du robot de désamiantage. Il n’existe pas encore, mais on ne voit pas comment un tel matériel serait impossible à concevoir… Les matériels robotisés pourront être utiles lorsqu’on aura à démolir des centrales nucléaires françaises.

 

* Syndicat des Recycleurs du BTP

** Fédération Professionnelle des Entreprises du Recyclage

*** Syndicat des Equipements pour la Construction, les Infrastructures, la Sidérurgie et la Manutention

**** Plan Recherche et Développement Amiante

Entreprises Marchés Vue 3752 Clics

Ajouter un commentaire