Rémi Lannoy : « Avec le BIM, les données, au travers des propriétés des produits en béton, c’est le nerf de la guerre ! »

Le Cerib (Centre d’études et de recherches de l’industrie du béton) est le bras armé de l’industrie des produits en béton pour le BIM. Cette industrie représente 770 unités de production, pour 500 entreprises, dont la majorité sont membres de la FIB (Fédération de l’Industrie du Béton). La FIB a confié au Cerib la tâche d’élaborer une base de données d’objets BIM génériques à l’usage des concepteurs. Ces objets et ceux qui seront conçus à partir des productions des industriels du secteur vont jouer un rôle essentiel dans leur diffusion dans les maquettes numériques, et donc dans le marché de la construction. C’est l’opinion de Rémi Lannoy, le responsable du Pôle Construction Numérique & BIM au Cerib. Il décrit la démarche de son organisme, et ses enjeux. La FIB et le Cerib seront présents au World of Concrete Europe 2018. Rémi Lannoy sera le modérateur de la table ronde « Les enjeux du BIM » au World of Concrete Europe, le 27 avril de 14h30 à 16 h.

Le Blog d’Intermat : Quelle est la différence entre la construction numérique et le BIM ?

Rémi Lannoy : Le BIM réunit tous les process qui concernent la conception, la réalisation et l’exploitation des ouvrages au travers d’un outil, qui est la maquette numérique. C’est très large, cela va du simple outil de conception 3D à l’outil intégré qui fait de la gestion patrimoniale. Le BIM c’est la transition qui emmène la construction dans les services numériques. Dans une dizaine d’années on n’aura sans doute plus besoin de parler du BIM !

L.B.I. : Quel est le degré d’implication de l’industrie du béton dans le BIM ?

R.L. : Les industriels du béton, comme tous les industriels de la construction vivent le sujet avec un décalage. A partir de 2012-2013, on a surtout parlé, à propos du BIM, de conception, puis de réalisation. On n’allait pas dans le détail des composants du bâtiment. Aujourd’hui, quand on parle de nous, on parle de données. Les données c’est l’ensemble des caractéristiques qui s’attachent aux objets d’une maquette numérique, dont leur géométrie, qui n’est qu’une des caractéristiques.
L.B.I. : Les objets BIM ?

R.L. : Exactement. L’objet étant l’unité fondamentale d’une maquette numérique, il doit être caractérisé par des propriétés. C’est aux industriels d’entrer les données, car les produits sortent de chez eux.

L.B.I : Quel est le rôle du Cerib dans ce cadre ?
R.L. : Nous avons travaillé en cohérence avec la FIB, maître d’ouvrage en quelque sorte, sur des bases de données d’objets génériques, avec peu de caractéristiques. En février 2018, nous avons achevé une expérimentation sur 5 familles de produits : murs maçonnés, planchers à prédalles, murs à coffrage intégré, escaliers, regards et réseaux. Ces familles ont donné lieu à la création de sous-familles. Au total nous avons défini 300 objets.

L.B.I. : Quand aurez-vous achevé ce travail ?

R.L. : A la fin de 2018, nous devrions avoir caractérisé une vingtaine de familles. Pour couvrir la totalité des produits de notre industrie, on peut compter plus de 50 familles. Et l’on se rend compte qu’on n’aura jamais totalement fini, car on découvre des familles annexes, et l’on pourra ajouter des caractéristiques dont on n’avait pas tenu compte au départ. Nous allons croiser ce travail, de manière itérative, avec celui sur la normalisation des bases de données de produits BIM génériques, PoBIM, auquel nous participons, qui fait suite à PPBIM (*).
L.B.I. : Quelle est l’étape suivante ?

R.L. : Il nous faut promouvoir cette base de données auprès des industriels du béton. A partir de cette structure, ils peuvent déployer leur e-catalogue, avec les propriétés de leurs produits, qui sont à l’image de leur savoir-faire.

L.B.I. : Vous en ferez la promotion auprès de vos clients ?

R.L. : Oui, mais il y a un filtre : le plus souvent les industriels vendent leurs produits à des négociants ou directement à des entreprises générales, et non aux utilisateurs de nos objets BIM, que j’appellerais des utilisateurs indirects. C’est la raison pour laquelle nous avons conçu la base de données avec l’œil des architectes, des concepteurs. C’est aussi pour les diffuser que nous avons travaillé avec des éditeurs de plates-formes d’objets BIM, datBIM et coBuilder (**).

L.B.I. : Quelles ont été les raisons de votre choix ? Avez-vous contacté des plates-formes comme BIMobject, ou Polantis, par exemple ?

R.L. : Pendant l’expérimentation, La FIB s’était rapprochée de datBIM, dont le moteur de recherche est assez poussé. Lors de la phase de déploiement nous avons ajouté coBuilder, pour son expertise internationale en matière de normalisation. Dans un premier temps nous n’avons pas retenu les plates-formes BIMobject, Polantis ou encore BIM&CO. Leur connotation 3D ne nous intéressait pas car nous considérons que la 3D de l’objet va être remaniée par le concepteur. Nous nous sommes concentrés sur les performances des produits. Mais d’ici la fin de l’année nous choisirons peut-être une troisième ou une quatrième plate-forme, sans doute parmi ceux que je viens de citer. Il faut proposer aux utilisateurs différents canaux en fonction de leurs abonnements et de leurs habitudes.

L.B.I. : Quel est l’enjeu pour votre industrie ?

R.L. : Les maquettes numériques en 3D peuvent être très belles, mais la plupart sont très pauvres sur le plan sémantique. Nous avons intérêt à ce que le concepteur utilise nos caractéristiques et aille ainsi jusqu’à la phase Pro, voire la phase DCE (***) du projet. C’est un canal de prescription qui permet de promouvoir les produits en béton auprès du réalisateur. Les données, au travers des propriétés des produits en béton, c’est le nerf de la guerre !

L.B.I. : Les industriels sont-ils prêts ?

R.L. : L’industrie a toujours travaillé en « objets ». Le BIM sublime l’objet avec toute la richesse du numérique, son ergonomie et sa fonction exponentielle dans la diffusion de la connaissance. Mais le degré d’implication des industriels du béton dans le BIM est très hétérogène. Les majors, KP1, Stradal, etc. ont numérisé leur catalogue. Pour les plus petits, cela dépend. Ils s’engagent si l’architecte avec lequel ils travaillent leur ont demandé de s’impliquer. Alors nous les accompagnons dans cette transition.

L.B.I. : Cela nécessite une formation ?

R.L. : Oui, le Cerib a des missions privées. Nous délivrons des formations sur le BIM, pas seulement sur le béton. Nous traitons de l’industrie en général au travers des données, ce qui pourrait être valable pour d’autres matériaux. Pour l’industrie du bois, ou de la terre cuite, de la pierre naturelle, qui ont leur spécificité. Par exemple, pour les produits en terre cuite l’objet générique doit contenir les propriétés en matière de couleur, de toucher, qui sont importantes pour les maîtres d’œuvre. Si l’on veut traiter les panneaux architecturaux en béton, nous allons devoir nous poser ce genre de questions. Nos industries s’enrichissent mutuellement en croisant leurs expériences.

L.B.I. : On peut envisager de « brancher » les unités de fabrication sur la maquette numérique ?

R.L. : On pourrait. La machine lirait l’objet BIM en 3D et le fabriquerait. Mais ce n’est pas fluide, il y a forcément des ruptures et des ressaisies. C’est une question de format. Il n’y a pas tant que cela d’architectes qui travaillent sur les IFC (***), et les outils utilisés par les industriels du béton ne lisent pas forcément l’IFC. On n’est pas encore dans l’interopérabilité totale. Ça mettra de longues années.

L.B.I. : Quel va être le rythme de développement du BIM dans votre industrie ?

R.L. : Le plus important en matière de BIM c’est imaginer ce qui va se passer dans dix ans. Je ne suis pas sûr du rythme de son déploiement mais je considère le BIM comme un facteur de développement. Si l’industrie ne se met pas au numérique elle coulera. Le risque n’est pas de le faire, c’est de ne pas le faire. Mais pour s’engager dans le BIM il faut entamer une réflexion globale sur l’entreprise. Il n’y a pas de BIM sans projet Il n’y a pas de BIM sans stratégie.

(*) Le comité PPBIM a été chargé de piloter la normalisation des « Propriétés des produits et systèmes utilisés en construction ».  Le comité de pilotage COPIL PoBIM s’attache à la production de bibliothèques d’objets numériques.

(**) La FIB a signé un accord de partenariat avec datBIM et coBuilder le 23 mars 2018.

(***) Pro : Etude de projet ; DCE : Document de Consultation des Entreprises.

(****) Le format IFC (Industry Foundation Classes) est un format de fichier standardisé orienté objet, utilisé par l’industrie du bâtiment pour échanger et partager des informations entre logiciels.

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