Valérie David : « Chez Eiffage, il n’y a pas de développement durable sans transversalité »

Le Blog d’Intermat : Pourquoi avoir associé le développement durable  et l’innovation transverse ?

Valérie David (*) : Nous avons été longtemps « développement durable » tout seul. Mais il n’y a pas de développement durable sans transversalité. L’innovation doit provenir de toutes les forces vives de l’entreprise. Il y a chez Eiffage énormément d’innovateurs, mais ils étaient tenus à l’écart de la démarche. Le danger est que les gens qui parlent d’innovation ne soient que ceux qui sont censés être légitimes pour le faire, les directeurs, directeurs techniques, directeurs recherche et ceux qui ont un background universitaire de chercheurs. Nous voulons libérer les créativités en utilisant le numérique.

 

L.B.I. : Comment êtes-vous organisés ?

V.D. : Nous sommes aux côtés des opérationnels pour créer des solutions très innovantes en matière de carbone, de biodiversité et d’économie circulaire. L’ingénierie de projets est rattachée au développement durable. Nous avons passé un cap : premièrement l’innovation ne se conçoit que quand elle est durable, deuxièmement l’innovation doit venir de toutes les forces vives de l’entreprise.

L.B.I. : De quels moyens vous êtes-vous dotés ?

V.D. : Notre premier outil est une boîte à outils numérique, la « Start.Box ». Elle est accessible à tous les collaborateurs des branches d’Eiffage, ou des directions régionales, ou du groupe, avec un pseudonyme si nécessaire. Nous avons 7500 inscrits qui peuvent s’exprimer dans le cadre de campagnes prédéfinies en fonction de notre plan stratégique, sur des thématiques groupe, comme la prévention, le logement de demain, les écoquartiers, ou encore via un jeu-concours sur les innovations en matière de ressources humaines, etc. On peut aussi lancer des  idées spontanées. Nous avons déjà fait 6 campagnes. Chaque branche, Construction, Infrastructures, Énergie, Concessions, et Énergie-Systèmes, choisit trois idées parmi les meilleures et s’engage à les mettre en œuvre.

Mais nous demeurons transversaux : le projet d’un employé d’APRR (**) sur le logement décarboné a été sélectionné ! Les lauréats se voient attribuer des actions gratuites. C’est aussi un moyen de faire entrer dans l’inconscient des salariés leur appartenance au Groupe. La Start.Box est un des moyens de collecter des idées. Mais les idées peuvent aussi venir spontanément, par exemple d’un chantier.

L.B.I. Comment financez-vous les innovations ?

V.D. : Nous avons créé deux fonds financiers dotés chacun de 2 millions d’euros par an : « Seed’innov » et « E-Face » (Eiffage-Fonds d’Arbitrage Carbone Energie). Seed’Innov accélère l’innovation interne liée aux offres commerciales et l’innovation issue de partenariats opérationnels. Ce fonds couvre 50% de la dépense éligible. E-Face est un fonds qui a pour objet de financer le différentiel des solutions alternatives bas-carbone par rapport aux solutions conventionnelles. Il s’agit de lever le verrou financier, de payer le surinvestissement nécessaire en attendant la maturité industrielle de la solution. Nous avons une cellule bas-carbone pour valider l’alternative. E-Face est accessible dès la phase d’appel d’offres, ce qui est très important !

 

L.B.I. : Comment peut-on accéder aux innovations concernées ?

V.D. : Nous avons créé « Innopédia », une encyclopédie numérique en ligne qui donne un accès libre aux références des acteurs, des solutions et des réalisations avec une carte les localisant. Innopédia fait descendre les innovations dans les régions.

L.B.I. : Vous pouvez illustrer ?

V.D. : Seed’Innov a permis de développer la salle Cockpit 2.0, qui constitue un espace de « co-working » doté d’une table digitale interactive et d’un « mur des actions » constitué d’un écran de 65’’, en relation avec la maquette numérique, à destination des architectes, des équipes de construction, qui pourront ainsi partager les mêmes documents, parler un langage commun, se laisser des messages, etc.

Ou encore, un robot de nettoyage des banches, mis au point avec Clemessy, sur l’idée d’un ingénieur travaux et d’un ingénieur en robotique. L’objet est de diminuer  la pénibilité de la tâche et d’améliorer le planning d’entretien de ces matériels. Ce robot est testé à Lyon et sera mutualisé si l’on en est satisfait. Troisième exemple, la navette électrique et sans chauffeur Navya, roulant sans site propre, à partir de capteurs installés dans la chaussée. Développée avec Berthelet, et Sitral, elle est en expérimentation à Jonages (69).

Avec E-Face nous avons financé un projet qui remplaçait un enrobé classique par du béton végétal.

L.B.I. : Comment amortissez-vous les surcoûts ?

V.D. : Je prendrais l’exemple de la LGV Bretagne-Pays-de-Loire. Nous avons réservé 6,4 millions d’euros au titre du FAC (Fonds d’arbitrage carbone) dans l’enveloppe achats pour donner une chance aux solutions bas-carbone qui nous étaient  proposées, soit en interne, soit par des fournisseurs. 57 solutions ont été proposées ; 21 ont été retenues, après vérification du  bilan carbone en analyse du cycle de vie, et agréées par les autorités de tutelle du ferroviaire.

Nous avons ainsi remplacé un ouvrage portique en béton coffré par un ouvrage préfabriqué. Dans les chambres de coupure des transformateurs nous avons remplacé le SF6 (hexachlorure de soufre) dont le potentiel de réchauffement climatique est 53 000 fois plus élevé que le carbone, par du diazote, un composant de l’air. Cela nous a permis de sortir nos transformateurs du régime des installations classées pour l’environnement, et d’en baisser les primes d’assurance. Nous avons substitué des massifs de fondation en béton coulé d’un viaduc par des pieux.

Et il y a des cas où la solution bas-carbone, comme le liant végétal utilisé en complément du vieux bitume et les granulats récupérés sur site, est moins chère de 20%, et plus rapide…

(*) Directrice Développement durable et Innovation transverse.

(**) Filiale d’Eiffage qui construit, entretient en gère les autoroutes en concession.

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