Alain Piquet : « La profession du bâtiment jouera le jeu de l’intelligence artificielle si elle sait qu’in fine cela créera de la valeur »

Le bâtiment est une industrie. A ce titre, il sera concerné par l’intelligence artificielle, l’IA. « L’intelligence augmentée », préfère dire Alain Piquet, le Président du Groupe de travail sur l’intelligence artificielle de la Fédération Française du Bâtiment. Le rapport de ce groupe « Intelligence artificielle et bâtiment, comprendre, anticiper et agir : des opportunités pour la profession », rendu en mai 2019, entend défricher la question et identifier des pistes pour les entreprises du bâtiment. Le bâtiment, les conditions de l’acte de construire, la profession elle-même, pourraient évoluer grâce à de nouveaux moyens, maquette numérique, outils numériques, dont l’IA gère les informations, explique Alain Piquet. Au bénéfice de l’usager, avec des délais maîtrisés, une meilleure qualité. Et à celui des opérateurs, avec une meilleure sécurité, et une pénibilité diminuée.

Le Blog d’Intermat : Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ?

Alain Piquet : Le mot « intelligence artificielle » génère l’anxiété. Je parlerai plutôt d’intelligence augmentée. L’IA est un outil supplémentaire dans la chaîne d’évolution du numérique. On ne peut parler de l’intelligence artificielle isolément, sans parler des données, des flux, des systèmes de traitement de l’information.

LB.I. : En quoi le bâtiment est-il concerné par l’IA ?

A.P. : Pourquoi ne le serait-il pas ? Nous le sommes tous dans notre vie quotidienne. On sent que cet outil progresse. Je dis : essayons de comprendre cet outil et d’en faire une opportunité pour le bâtiment en le maîtrisant. Notre particularité est que les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre nous demandent à chaque fois un objet unique, un prototype. Chacun a identifié son propre métier, dans des entreprises proches de la tradition, du savoir-faire de la main, avec les techniques qui vont avec. Mais l’industrie mécanique sait fabriquer, sur une même chaîne, des produits individualisés à partir de composants optimisés. Nous aussi nous sommes une chaîne de production.

L.B.I. : Quel bénéfice le bâtiment peut-il attendre de l’IA ?

A.P. : Le premier impacté va être le produit bâtiment ; puis en second lieu les acteurs du secteur. Le bâtiment va évoluer en fonction des économies d’énergie qu’on en attend, du rendement thermique de l’ouvrage, de l’amélioration du rendement des matériaux, des équipements techniques, d’une part, et, d’autre part, du rapport au bâti et de ses usages, qui peuvent évoluer. Sur ce point la manifestation de l’intelligence augmentée,  sera des capteurs. C’est le bâtiment qui va être intelligent. La profession, elle-même, a un vrai potentiel d’amélioration de l’organisation du chantier, de la sécurité.

L.B.I. : Quel est le lien entre une conception améliorée, une utilisation évolutive et l’amélioration de la profession ?

A.P. : Le lien, c’est le BIM, et la maquette numérique. Ils interviennent, comme lieu d’échange et d’optimisation partagé entre un grand nombre d’acteurs, au niveau de la conception, avec les aspects économiques, mais ils permettent aussi de préfigurer la réalisation, avec l’échelle du temps, celle du chantier. Et jusqu’au volet maintenance.

L.B.I. : Quel est l’apport de la maquette numérique sur le chantier ?

A.P. : Elle permet de modéliser la phase d’exécution et de visualiser ce qui va être construit. Nous partageons tous la capacité d’imaginer les projets en 3D. Mais les visualiser réellement cela décuple la force d’études de nos techniciens.

L.B.I. : Comment associer à cette démarche la commande des matériaux ?

A.P. : Elle est liée à une réflexion sur les délais. On peut optimiser les temps de réalisation au travers du choix des produits, les délais de production, d’approvisionnement. Mais pour que des produits soit livrés et posés en temps et en heure il faut qu’ils aient été décidés par le maître d’œuvre et le maître d’ouvrage en temps et en heure. Ce à quoi je tiens c’est, au-delà du planning d’exécution, en parallèle et en amont, avoir ce que j’appelle un « planning décisionnel ». L’étape suivante ce sont des contrôles permanents de la réalisation.

L.B.I. : En quoi les matériels peuvent-ils être associés ?

A.P. : Avec la géolocalisation on commencera par ne plus en perdre. Au-delà on peut en attendre une vraie amélioration de la sécurité sur les chantiers. Avec des équipements connectés, casques, gilets, il n’y aura plus d’hommes isolés sur le chantier. Le compagnon sera toujours géolocalisé, en contact avec quelqu’un ou quelque chose. On saura repérer des salariés qui ne portent pas de casque, qui sont dans une mauvaise posture, exposés à un travail dans une zone sans garde-corps. Ils seront protégés de tout risque vis-à-vis des engins. Les exosquelettes réduiront la pénibilité.

L.B.I. Et en termes de maintenance ?

A.P. : La capacité à stocker des données et à les analyser que nous donne l’IA permettra aux équipes de maintenance de lire les notices à distance, d’opérer l’entretien des équipements à partir d’une analyse prédictive. Non plus de façon cyclique, mais à partir de la connaissance que l’on a du comportement des composants dans des conditions de fonctionnement identiques. Ceci pourra avoir des conséquences sur la sinistralité. Mais notre groupe de travail a constaté qu’il y a, au préalable, un vrai travail à faire sur la structuration des données.

L.B.I. : Les professions seront-elles amenées à évoluer ?

A.P. : C’est une des conclusions de notre groupe. On s’en va vers une vraie transversalité, mais il ne faut pas oublier que le geste demeure et a besoin d’être maîtrisé au travers d’un certain nombre de spécialités. Cette transversalité interviendra peut-être au travers des modes constructifs. On ira peut-être vers des schémas plus industrialisés.

L.B.I. : La collecte d’informations que suppose toutes ces évolutions n’entraine-t-elle par un risque de divulgation des savoir-faire ?

A.P. : Notre groupe de travail a soulevé ces questions : comment va-t-on traiter l’afflux des données, et en tirer une vraie valeur ajoutée ? N’y a-t-il pas un risque dans la divulgation des savoir-faire ? Je crois que la profession jouera le jeu, participera à la production des données si elle sait qu’in fine cela créera de la valeur à son profit. En attendant, le BIM suppose une mise de fonds colossale, d’acculturation, de formation, d’équipement. Ce sera la même chose pour l’IA.

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