Laëtitia Paporé : « Les granulats marins sont un matériau de haute qualité, utilisés notamment pour la fabrication des bétons prêts à l’emploi très techniques »

La production de granulats marins en France varie de 5 à 7 millions de tonnes par an, en fonction de la demande. Par rapport aux 350 millions de tonnes de granulats produits sur le territoire national, cela parait peu, mais ils sont stratégiques pour les régions côtières de la Manche et de l’Atlantique, où les ressources minérales sont devenues rares ou inaccessibles, explique Laëtitia Paporé, présidente de la commission Granulats marins de l’UNPG (*). Ce matériau mal connu, dont l’exploitation est parfois considérée comme nuisible à l’environnement, fait l’objet de conditions d’extraction sévèrement réglementées. Laëtitia Paporé décrit la filière et dresse ses perspectives d’avenir, dans un contexte d’attrait pour les régions côtières.

Le Blog d’Intermat : Qu’est-ce que les granulats marins ?

Laëtitia Paporé : On pourrait dire que le terme de granulats marins est impropre. En fait il s’agit de granulats alluvionnaires terrestres déposés jusqu’à il y a environ 18 000 ans par des fleuves qui ont charrié ces matériaux  jusqu’à leur embouchure, alors que le niveau de la mer était beaucoup plus bas qu’aujourd’hui, de l’ordre de moins 120 m. Ces granulats, déposés beaucoup plus loin que l’embouchure actuelle des fleuves ont été submergés par la mer. Ils sont donc exactement de la même nature que les granulats terrestres. Les recherches du BRGM et d’Ifremer montrent bien le tracé de ces paléo-vallées.

Les gisements français, se trouvent au large de l’embouchure des fleuves actuels, la Somme, la Seine, qui ont créé un paléo-vallée dans l’actuelle Manche, puis, côté Atlantique, de la Loire, et de la Garonne, notamment.

L.B.I. : Quelles sont les autorisations nécessaires ?

L.P. : En France il faut des concessions, qui nécessitent trois autorisations différentes, délivrant un titre minier, une autorisation d’ouverture de travaux miniers,  fixant les conditions d’exploitation de la concession : volumes, épaisseur d’extraction, épaisseur de  matériau à préserver au-dessus du substratum rocheux, pente maximale pour ne pas entraver le chalutage…, et une autorisation d’occupation du domaine public maritime lorsque le titre minier est à l’intérieur des 12 milles nautiques. L’instruction tient compte de l’impact sur l’environnement, le trait de côte, la pêche, etc. De plus ces exploitations sont l’objet de suivis environnementaux à présenter régulièrement devant un Comité de suivi qui comprend des représentants de l’état et des scientifiques. Ces suivis rendent compte de l’évolution du profil de l’exploitation mais aussi des êtres vivants dans la zone, et notamment du benthos – l’ensemble des organismes aquatiques vivant à proximité des fonds marins. La durée de l’instruction, après le montage du dossier est de l’ordre de 3 à 10 ans en France, à comparer aux 14 semaines aux Pays-Bas, 35 semaines en Belgique, et 38 mois maximum en Grande-Bretagne.

Nous sommes le seul pays à avoir mis en place un groupement d’intérêt scientifique qui a suivi une exploitation expérimentale en baie de Seine (GIS SIEGMA). Les scientifiques ont observé, en temps réel, la forme des fonds, l’impact sur le milieu vivant et sur les ressources pour la pêche. La recolonisation du milieu a pris quatre ans et demi.

L.B.I. : Qui exploite ces granulats marins ?

L.P. : Des armateurs détenteurs de titres miniers ou affrétés par des concessionnaires. Ils possèdent l’outil d’extraction : de navires extracteurs (**), en l’occurrence des dragues aspiratrices en marche, même s’il demeure une exploitation en point fixe, à l’aide d’un grappin. Les navires actuels exploitent sur une plus grande superficie et des épaisseurs moins importantes, conformément aux préconisation du CIEM (***), jusqu’à 45 m de profondeur (hauteur d’eau comprise). Les dragues extraient les granulats pendant une à quatre heures, en fonction du matériau et de la capacité du navire – la capacité des dragues varie de 2 000 m3 à 4 500 m3 en France. Après cette présence limitée sur la concession, la mer est laissée libre pour les autres navires, dont les pêcheurs.

Les navires rejoignent ensuite la côte pour décharger les granulats, principalement par refoulement hydraulique en Atlantique et déchargements à sec en Manche, dans des ports ou des installations dédiées, où le matériau est transporté jusqu’à l’installation de traitement.

L.B.I. En quoi consiste ce traitement ?

L.P. : Il faut séparer les grains pour obtenir les granulométries dont on a besoin : des sables 0/2, 0/4, des graviers – notamment dans la Manche -, jusqu’à une dizaine de cm. Ce sont principalement des matériaux siliceux. Il est rarement nécessaire de les laver car, contrairement à une idée répandue, ils sont peu salés. Comme on va les chercher en mer le sel n’est pas cristallisé, comme il l’est sur les plages. Mais, même si le traitement n’est pas plus lourd, ils sont chers à produire. Au frais d’exploitation des navires, leur carburant, il faut ajouter une cascade de taxes, qui représentent à peu près 40% du coût du matériau à son arrivée sur l’installation de traitement : taxe de pilotage, quand c’est nécessaire, de lamanage, taxe marchandise, taxe navire…

L.B.I. : Quelle sont les utilisations des granulats marins ?

L.P. : Les mêmes que les granulats alluvionnaires terrestres siliceux, notamment la production de béton prêt à l’emploi. Et ceci jusqu’aux applications les plus techniques en génie civil ou en infrastructures. On peut citer leur utilisation pour la construction du Pont de Térénez, de Port 2000 au Havre, du stade Océane, de cette même ville, privée de ressource en granulats proches. Les matériaux siliceux sont également utilisés en maraîchage, notamment dans la région nantaise, qui en consomme de l’ordre de 600 000 t/an.

Les matériaux calcaires sont employés en agriculture, et dans les produits agro-alimentaires.

La zone de chalandise est de l’ordre de 30 à 40 km. C’est donc une utilisation très localisée à la zone côtière, mais stratégique. Par exemple les granulats marins représentent plus de 80% des granulats utilisés sur la bande côtière du Havre à Fécamp, 60% de ceux de la région nantaise. Ils sont également acheminés vers les grandes métropoles desservies par navigation fluviale, comme Paris.

L.B.I. : Quel est l’avenir de ce matériau en France ?

L.P. : La production française est assez stable depuis plusieurs années. Mais on constate un attrait croissant des populations pour les zones côtières, ce qui correspond à la zone de chalandise de notre matériau. Il y aurait une certaine logique que la production augmente en conséquence. Ce qui n’engendrerait pas forcément une augmentation importante du nombre de concessions. En effet, en Manche, où les concessions sont très récentes, les gisements actuels ne sont pas exploités au maximum des autorisations, en Atlantique, il faudra, a minima renouveler les volumes actuels..

(*) Union Nationale des Producteurs de Granulats

(**) Quatre dragues aspiratrices en marche sont en activité en France. Deux appartiennent à DTM (Draguage Transport Et Travaux Maritimes), filiale de GSM, une à  STFMO (Société des Transports Fluvio-Maritimes de l’Ouest), filiale de Charier, et une à la Can (Compagnie Armoricaine de Navigation), Groupe Roullier.

(***) Conseil international pour l’exploration de la mer.

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